Jeudi 27 octobre 2011 4 27 /10 /Oct /2011 15:29

D'où vous vient d'écrire ? Et cette question, de son ruban, noue toute la correspondance de Rilke, et cette question de s'adresser à la poésie lui demande, enfin, son prénom et son âge.

Que disent-elles, ces lettres ? Elles répètent combien il faut être impuissant pour se résorber dans l'écrire, pour subir l'outrage mauve d'une nuit immobile, à chercher la faune de son regard, à braconner ces images moqueuses et leurs yeux si cruels. Ecrire, par toute la faiblesse du monde, parce que les gestes ont tant raccourci qu'ils sont rendus moignons de l'agir et ne peuvent atteindre le réel. Le poète dit « voilà ma poésie : mon infirmité. Mes doigts déformés de rimer ensemble. Sentez. C'est mon odeur lâche que j'émiette au dessus des franges du délire ».

Ce râle, pour devenir le chant, prend à la douleur sa gemme et son vermeil. Pour en faire un précieux à accrocher aux oreilles des filles, il lui fallait de moins gémir que de luire. Et cette plainte du poète, d'entre toutes célèbres, se trouve pourtant, identique, du même octave décoloré, à la bouche du condamné à mort.
Les crimes du poète attentent aux objets inanimés, au-delà du monde tangible. Son poignard ne meurtrit que le corps sous cette maille des dimensions.

D'où vient d'écrire ? De ne pouvoir fréquenter un ailleurs que ce songe de bruits étranges, de paupières étirées de lumière. De ne pouvoir, enfin, pénétrer ces réalités murées de ronces et de lierres, formées d'objets tangibles et de nourritures prosaïques. Ecrire, cette faillite et puis ce rire résigné.

D'où vient de sortir de vous ces rimes viscérales, ce désordre sans cheveux ? Quelques un tendent leurs réponses. Dans la coulisse de ma voix elles se préparent. Encore. Il faut distribuer les rôles, les enclore dans la gangue du masque. A qui cette parure pour alourdir le ventre, cette larme pour courber la joie et pour les deux la rime. Celle-la dira Florence et le lierre de son secret, les dalles disposées dessus les symétries souterraines du palais des doges. A les lire, peut-être saurons nous ce qui donne une chair à leurs vies, une densité à leurs cris. Mais toujours la poésie sera ce même inutile. Qui écrit pour changer le monde rédige un arrêt légal. Le poème est trop impudique pour porter la robe du magistrat.

La poésie nous est un pouvoir de ne rien changer.
Mon alexandrin compte ses foulées et trébuche au onzième pas de sa danse. Mon sonnet arrange ses cheveux en tiers inégaux. J'attends ce poète qui nous dira sa première fois, son premier mouvement dans les images et dans le songe. Le sang qu'il a vu ruisseler, la couleur de l'hymen qu'on déchire. Quels sexes timides, quelles audaces ? J'attends ce poète en lisant ce numéro de l'écritaré.

« Entrez avec moi dans moi même. »

Par Ecrivains en herbe - Publié dans : Conseils en écriture
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