Lundi 19 septembre 2011 1 19 /09 /Sep /2011 22:15

Auteur : Eliott/Luft

Gagnante du concours "Le Voyageur au-dessus de la mer de nuage"

 

( Caspar David Friedrich)

 

http://3.bp.blogspot.com/-8BEWweORELQ/TfaLqbuJUsI/AAAAAAAADjE/vletUtcg2Rc/s1600/Caspar_David_Friedrich-Le%2Bvoyageur%2Bcontemplant%2Bune%2Bmer%2Bde%2Bnuages.jpgLe menton enfoncé dans la paume de sa main, Maryline triturait son stylo, exaspérée. La voix du professeur lui remplissait le crâne, et bientôt il déborderait de paroles dégoulinantes, comme une bouche d’égoût.
– … la caaaaanne, donc, symbolisannnnnt la faiblessssse de l'hooooomme face à l'im-men-si-té de la natuuuure, on voit la puissannnnnce des...
Par pitié, tais-toi..., maugréa la jeune fille en son for intérieur.
Maryline fronça les sourcils en voyant un de ses cheveux se diviser en deux. Elle l’isola avec précaution et l'arracha d'un coup sec. Inutile de nourrir un cheveu abîmé.
L'étudiante déposa son stylo et partit à la recherche de fourches à éradiquer. Les deux mains libres, elle les enlèverait plus facilement.
Au moment où elle en repérait une, un grincement très désagréable l'interrompit.
– Mademoiseeeeelle, auriez-vous l'obligeannnnnce de répéter ce que je viens de diiiiire ?
Maryline releva la tête et nota malgré elle que la voix de cette femme s'envolait souvent dans les aigus à la fin d'une question.
Voyant que son élève ne réagissait pas, la professeur remit en place ses lunettes rondes d'un geste nerveux et s'approcha d'elle à pas vifs.
– Je vous prierais de prêter attention au couuuuurs, vous savez très bien que l'histoire de l'aaaaart porte un coefficient im-por-tant au baccalauréaaaaat. Cela fait plusieurs foiiiiis, n'est-ce pas, que je vous surprends à rêvasseeeeeer. Une de plus et je devrai en référer.
A qui ? Telle était la question.
Tandis que la petite femme rondelette s'éloignait, Maryline reprit rageusement son stylo et fixa la peinture – enfin, la diapo – d'un œil noir. Un homme lui tournait le dos et la narguait. Il se retournerait pour lui offrir un sourire goguenard que ça ne la surprendrait pas. La canne ? Faiblesse de l'homme ?
La jeune fille avait envie de se glisser subrepticement dans la toile, s'approcher comme une ombre de ce dos, de cet être tant et si bien immobile que Maryline doutait qu’il réagisse quand elle frapperait. Oui, elle brandirait un couteau, un poignard, et l'enfoncerait entre ses omoplates, remuerait le bras convulsivement pour fouiller sa chair. On verrait bien s'il resterait de marbre.
Ensuite elle jetterait son corps parmi les nuages et tant pis s'ils s'en offusquaient. Ils voulaient l'engloutir ? L'avaler de leur grande bouche informe et vaporeuse ? Elle les éclabousserait de sang, en ferait des lames tranchantes puis les réduiraient en charpie. Maryline leur ferait perdre de leur superbe. Cette majesté flamboyante ne serait guère plus que celle d'un brouillard visqueux.
Et si jamais les pitons rocheux faisaient mine de s'en prendre à elle, les broyer paraissait une alternative tout à fait acceptable.
– … et l'horizoonnnnn...
L'horizon ! Comment avait-elle pu oublier ! Que lui avait-on dit ? Qu'il étendait ses bras pour grappiller des morceaux d'univers ? Alors que celui qu'il possédait déjà avait l'envergure de l'infini ?
Cet horizon la faisait souffler de rage, elle se sentait menacée, elle avait besoin de le taillader. Les sombres tronçons maintenant roulaient dans les nuages, s'écrasaient les uns sur les autres.
Plus d'homme, plus de nuages, plus de pitons, plus d'horizon. Que lui restait-il ?
La montagne. Elle n'était pas à sa place. Elle alourdissait le côté gauche, elle serait mieux à droite. Ou absente. Décapitée, défaite de son pic prétentieux. Ainsi, du haut de ce sommet élagué, Maryline hurlerait sa rage de devoir faire face à cette peinture tous les jours, l'analyser et la décortiquer, trouver des signes absents ou théories dépassées, mystifier le contraste entre la lumière et l'obscur.
Le ciel se froisserait de lui-même une fois lacéré, se ratatinerait ; ses lambeaux de bleu et de rose, d'orange ou de gris s'étioleraient sous un vent nouveau après deux siècles d’incompréhensible prospérité.
L’étudiante détruirait ce tableau à coups de hache, et une fois son œuvre achevée, il ne subsisterait qu'un ciel troué, des monts guillotinés et... tant d'autres atrocités. Mais par-dessus tout, il n’y aurait qu'elle sur la roche, une canne brisée en deux entre les mains, le vent répandant autour d'elle des copeaux de bois noirs et luisants.

Par Ecrivains en herbe - Publié dans : Textes primés
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