Partager l'article ! Je ne suis plus un oiseau: Auteur : Marine Gagnante du concours Une photo, un poème 1 Une amie m'avait donn ...
Auteur : Marine
Gagnante du concours Une photo, un poème 1
Une amie m'avait donné rendez-vous dans un bar, un jeudi, en plein milieu d' après-midi. C'était
l'hiver, un hiver dur et froid, comme celui de l'année où maman nous a quitté. Les rues couvertes de givre étaient désertes, blanches et âpres sous les nuages gris qui effilochaient le ciel, mais
les commerces et les salons de thé étaient plein à craquer d'une foule colorée. J'avais horreur de ce monde ; j'avais failli vers demi-tour, m'asseoir sur un banc, pour m'imprégner de la neige,
du gel, de la solitude, pour ressentir la ville gercée autour de moi, regarder les étincelles de glace sur la route et les écharpes des passants qui claquaient dans le vent froid. J'aurais
parcouru des yeux les visages des gens, comme à l'accoutumée, j'en aurais suivi quelques uns sans qu'ils ne s'en aperçoivent, pour faire partie de leur vie pendant quelques secondes, pour avoir
l'impression de me mêler au monde. Je serais passé devant ton ancienne école, toute triste, prisonnière de son silence, avec sa cour déserte baignée de mille vents, balayées des dernières
feuilles aux nervures blanchies, avec son toit bleu scintillant dans la lumière blafarde, intacte comme un voile de cristal.
Je suis entré dans ce bar, j'ai cherché mon amie des yeux. Je ne l'aimais pas beaucoup, mais je n'avais rien d'autre à faire. Elle parlait trop et son air disait toujours autre chose que ses
lèvres, mais, maintenant que j'y étais, je ne pouvais plus reculer, et j'ai avancé entre les bancs couverts de moleskine bleue et les sièges capitonnés. J'ai pris un thé qui a vite refroidi. Je
l'ai fini, pour me donner l'impression d'être quelqu'un de bien, pour me donner bonne conscience. La chaleur du bar me donnait envie de dormir, et mes gorgées vertes, glacées, me réveillaient,
m'offraient comme un sursaut de vie. Je m'agrippais aux volutes de conversations, aux fumées de cigarette. Les éclats de voix me dérangeaient, me tiraient de ma torpeur. Je promenais mes yeux
hagards un peu partout. La voix chaude de mon amie me berçait, je somnolais à nouveau, j'essayais de m'entendre respirer, et parfois, pris de peur, je plaçai une main sur mon poignet pour voir si
je battais encore.
La fille de la banquette voisine lisait un roman dans le brouhaha ambiant, un de ces romans de gare dont tu critiquerais sans doute le style, si tu étais avec moi. J'imagine qu'ils ne te
plairaient pas. Déjà, petite, tu aimais les histoires compliquées, l'originalité. On serait assis tous les deux, l'un a côté de l'autre, sur une moquette rouge, dans un chouette appartement qu'on
aurait pris en collocation, sur la banquette d'un bar miteux au serveur atypique, avec de grands cheveux, et je te chuchoterais les mots de l'auteur à l'oreille. Les livres ne seraient jamais
assez bien pour toi, tandis que moi, ils me plairaient, ils me divertiraient. A chaque fois tu m'arrêterais dans ma lecture, et, en riant, tu pointerais du doigts des phrases imbibées de lieux
communs sur lesquelles je m'étais attendrie quelques secondes plus tôt, entre deux gorgées d'un alcool fort qui nous tiendrait au chaud. Tu m'en voudrais un peu d'avoir choisi ce livre mais cela
ne serait pas grave. Je t'aimerais, tu m'aimerais. A nous deux, on ferait une famille, une esquisse de vie, un joli tableau tout simple dans un décor douillet, et cela serait suffisant.
A un moment donné la fille a lâché son livre pour plonger le nez dans sa tasse de café noir, et son marque-page a glissé sur la table, s'est arrêté de justesse, en équilibre sur l'arrête. Il
aurait pu tomber, être piétiné par les pieds boueux qui passaient à ce moment, être emporté par la rafale de vent et de jambes qui filait vers la porte, se mêler à la neige, dehors, ou rester
dans le bar, se coincer sous un siège. S'abandonner, et se recouvrir de poussière, à l'abri des regards, sans que jamais je n'en sache rien et sans que jamais je n'ai la tristesse d'avoir
conscience de manquer une route qui aurait pu m'être destinée. Mais le bout de photo s'est arrêté, je l'ai pris, regardé, il a tourné entre mes doigts, j'ai fait sa rencontre. Derrière, la date
correspondait. Les bruits du bar se sont mit à flotter dans l'air, la musique du jukebox s'est évanouie à quelques centimètres de mes oreilles, ma trachée s'est rouverte malgré moi et j'ai
prononcé, tout doucement :
« Où as-tu pris cette photo ? »
J'ai tutoyé cette fille que je ne connaissais pas, je ne sais pas pourquoi. Elle m'a fait répéter. Tout simplement. J'avais un espoir fou, et ça m'a fait bizarre, parce que je n'en connaissais
plus le goût, j'avais oublié la mélancolie et le bonheur qu'apportaient l'espérance.
Sur la photo, c'était toi, beaucoup plus jeune. Tu dois avoir six ou sept ans. Tu cours après un oiseau. Tu as une jolie robe, des petites sandales, tu as l'air d'avoir bonne mine. Tu es très
concentrée. Je me souviens de cette persévérance que tu mettais dans tous tes gestes, de ta capacité, encore petite, à t'émerveiller de tout, à regarder le monde comme si tes yeux le
déchiffraient pour la première fois et y voyaient toute la chance que l'on avait de vivre. Je me suis imaginé, te poursuivant, pour rattraper ton ombre, te soulever, te faire tourner comme un
avion. Un grand sourire aurait illuminé ton visage, et ton rire aurait rebondi sur les dalles blanches, valdingué sur les devantures des magasins, filé à travers la place pour rejoindre les
bruits de la fontaine que l'on aperçoit pas, derrière, mais qui coule en permanence, bien au delà de nous.
C'est le lieu de notre enfance. Sans doute as-tu voulu y revenir avec ceux qui me remplacent, peut-être pour me chercher, pour voir si je t'y attendrais, comme d'habitude, le visage entre les
mains, assis sur un banc, les yeux rêveurs. Maman servait dans le restaurant aux bâches blanches. Les clients la taquinaient tout le temps. Comme j'étais plus âgé, elle me prenait avec elle le
matin et te laissait dormir. Tu me rejoignais vers onze heures. Chaque fois, tu m'adressais un sourire complice, et j'allais chiper pour toi dans les cuisines du restaurant pendant que tu faisais
le guêt et distrayais le cuisiner. Tout le monde t'aimait bien, personne ne te refusait jamais rien, alors qu'on se méfiait de moi, avec mes longs cheveux bruns. Tu gardais pour moi tes regards
espiègle et ton sourire en coin, les glaçons dans mon lit, en plein été, et nos parties de chasse à travers la maison, lorsque maman était partie. Je ne connaissais pas de petite fille plus
éveillée et plus mignonne que toi.
Je t'ai cherchée alors que je croyais t'avoir perdue pour toujours. J'ai été de foyers en foyers. J'ai fait des kilomètres. Il y a huit mois, j'ai rencontré une dame qui m'a longtemps parlé. Elle
m'a dit que tu avais été placée dans une bonne famille d'accueil, aimante, avec des gens qui prenaient soin de toi, dans les mois qui ont suivi l'enterrement de maman. Je ne sais pas si tu lui en
as voulu, comme moi. Cela ne fait pas longtemps que j'ai compris, que je lui ai pardonné de nous avoir séparés dans sa mort. La dame m'a dit que tu grandissais, que tu entrais en seconde l'an
prochain, dans un lycée sérieux. Que tu avais des tas d'amis, de grands projets. Je m'imaginais tes premières histoires d'amour, tes querelles, tes déboires de lycéenne, tes longues soirées de
pleurs. Je suis demandé si tu pensais toujours à moi ou si tu m'avais oublié. Je ne pouvais pas imaginer que tu ne voulais pas me voir. Tu me cherchais forcément.
Un matin, je suis parti avec le rêve de te tenir bientôt dans mes bras. J'ai garé la voiture dans une allée joyeuse, bordée de grandes fleurs oranges, un jour de printemps. Mon coeur battait à
cent à l'heure, je ne croyais pas à ma chance et en même temps j'avais peur que tu ne te souviennes pas de moi. Ma terreur était irrationnelle ; je ne pouvais pas m'en empêcher. Je voyais cette
maison, la vie tranquille que j'imaginais derrière ces murs, les joies et les liens que les briques cachaient encore à ma vue. J'ai eu peur de bouleverser tout ça, de raviver des souvenirs que tu
voulais laisser enfouis. Mais j'ai traversé le jardin en courant, j'ai appuyé comme un fou sur la sonnette, plusieurs longues minutes. Je caressais la vision de ton corps contre le mien, de la
douceur perdue de tes cheveux contre ma joue, des retrouvailles, de notre vie future, ensemble, toi que l'hiver m'a prise et que le dégel n'a jamais libérée. Les pans de cette maison se sont
ouverts, celle que j'ai prise pour ta mère d'accueil m'a ouvert la porte et je suis entré dans un salon. Il ne sentait pas toi. Les couloirs et la tapisserie froide n'avaient pas ton odeur. La
dame s'était trompée de personne. J'ai pleuré devant des inconnus, en plein milieu de leur salon, quand je compris que l'adolescente qui se tenait devant moi n'était pas toi mais quelqu'un
d'autre qui ne m'aimerait jamais. Je l'ai frappée, très fort, par dépit, par honte, et j'ai couru hors de cette vie que j'avais crû tienne pendant quelques minutes. Dehors, la neige tombait à
nouveau.
Je vais marcher dans la rue, et, à un moment donné, je vais ouvrir mes doigts et ce mot va tomber. Je ne peux rien te donner d'autre.
Derniers Commentaires